Economie

Marché mondial des voitures électriques et hybrides : le rapport GEMRIX 2026 révèle une fracture entre l’Asie et l’Occident

À l'approche du Mondial de l'Auto (du 12 au 18 octobre) de Paris, rendez-vous majeur où les constructeurs internationaux s'apprêtent à mesurer leurs forces, le marché mondial des…

marché mondial voitures électriques et hybrides

À l’approche du Mondial de l’Auto (du 12 au 18 octobre) de Paris, rendez-vous majeur où les constructeurs internationaux s’apprêtent à mesurer leurs forces, le marché mondial des véhicules électriques entre dans une phase d’ajustement structurel profond. Les trajectoires d’adoption ne répondent plus à un modèle universel ou synchronisé. Alors que certains pays consolident un leadership industriel et technologique incontesté, d’autres oscillent entre réajustements réglementaires, contraintes d’infrastructure et tensions sur le pouvoir d’achat des ménages.

Indice GEMRIX 2026 : une hiérarchie mondiale dominée par la Chine et la Norvège

D’après la troisième édition du rapport GEMRIX 2026 d’Arthur D. Little (Global Electric Mobility Readiness Index), qui évalue la maturité de 31 marchés nationaux à travers 46 indicateurs, seuls deux pays ont aujourd’hui dépassé le seuil de parité structurelle entre les véhicules électriques et les moteurs thermiques : la Chine avec un score de 106 et la Norvège qui atteint 103. Ce constat met en lumière une fracture stratégique : la taille d’un marché automobile ou l’ancienneté de son industrie nationale ne garantissent plus sa capacité à réussir la transition énergétique.

L’analyse de l’indice révèle une hiérarchisation nette des marchés mondiaux selon leur niveau de maturité. En tête du classement, le groupe des leaders internationaux réunit la Chine, la Norvège, Singapour avec un score de 96 et les Pays-Bas avec 90 points. Un second groupe, qualifié de suiveurs ambitieux, rassemble les grandes nations européennes comme la France à 88 points, l’Allemagne et le Royaume-Uni ex-æquo à 87 points, suivis par l’Autriche avec 83 points, la Suède avec 81 points et la Belgique avec 80 points. En revanche, un vaste ensemble de marchés émergents et de nations au stade d’initiation accuse un retard notable, avec des scores plafonnant à 60 points ou moins, à l’instar de la Turquie qui enregistre 60 points, du Viêt Nam avec 57 points, mais aussi de la Thaïlande, des Émirats arabes unis, du Brésil et des États-Unis.

L’Asie et l’Europe du Nord en position de force

La Chine a dépassé la Norvège pour prendre la tête du classement mondial. Le marché chinois combine une échelle sans équivalent avec plus de 34,4 millions de véhicules particuliers vendus en 2025, dont 51 % d’électrifiés, répartis entre 27 % de véhicules entièrement électriques à batterie et 24 % d’hybrides rechargeables ou d’électriques à prolongateur d’autonomie. Ce résultat s’appuie sur une maîtrise complète de la chaîne de valeur, une offre proposant plus de 500 modèles et un réseau de charge dépassant les 20,7 millions de points, dont près de 8 millions de bornes rapides en courant continu représentant 55 % de son infrastructure publique. Dans le détail, le marché chinois propose aujourd’hui plus de 340 modèles 100 % électriques (BEV : Battery Electric Vehicle) et 170 hybrides rechargeables (PHEV: Plug-in Hybrid Electric Vehicle), une profondeur d’offre sans équivalent mondial.

En Europe, la Norvège maintient un taux de pénétration quasi absolu avec 96,5 % d’immatriculations électrifiées en 2025. Le pays a réorienté son réseau vers la recharge à très haute puissance, réduisant le nombre de bornes lentes en courant alternatif de 20 % au profit des stations rapides. Singapour avec 47 % de ventes électrifiées (dont 45 % de véhicules entièrement électriques) et les Pays-Bas complètent le groupe de tête. Le modèle néerlandais repose sur la plus grande densité d’infrastructures de recharge en Europe avec plus de 202 800 bornes, tout en enregistrant un taux d’électrification des ventes de 49 %, composé de 40 % de modèles à batterie et 9 % d’hybrides rechargeables.

Le rebond européen et le choc d’accessibilité

Après le ralentissement observé en 2024 dû aux coupes brutales dans les subventions publiques, les principaux marchés européens ont repris leur progression en 2025. Le Royaume-Uni atteint 35 % d’immatriculations électrifiées (23 % d’électriques et 11 % d’hybrides rechargeables). L’Allemagne affiche une part de marché de 30 % pour les véhicules électrifiés, répartie entre 19 % de modèles entièrement électriques et 11 % d’hybrides rechargeables. La France franchit la barre des 26 % avec 20 % de véhicules à batterie et 7 % d’hybrides rechargeables, portée par l’arrivée d’offres plus accessibles sur les segments B et C, telles que la Renault 5 E-Tech et la Citroën ë-C3.

Cette progression met en relief des divergences profondes dans la structuration des réseaux de recharge nationaux. Alors que la Chine privilégie les infrastructures à très haute puissance avec 55 % de bornes en courant continu contre 45 % en courant alternatif, et que la Norvège bascule vers un équilibre à 42 % de courant continu et 58 % de courant alternatif, la majorité des pays européens reste très dépendante de la charge lente. La France compte ainsi 80 % de bornes en courant alternatif pour seulement 20 % en courant continu, la Belgique monte à 90 % de charge lente, tandis que les Pays-Bas poussent ce modèle à l’extrême avec 97 % de bornes en courant alternatif contre seulement 3 % de stations rapides en courant continu.

Malgré le rebond des ventes, l’accessibilité financière reste l’obstacle majeur sur le continent européen. La stratégie des constructeurs historiques, qui ont longtemps privilégié les véhicules haut de gamme à fortes marges, a créé une pénurie de modèles abordables sur le marché du neuf et de l’occasion. Par ailleurs, de grands marchés de l’automobile traditionnelle accusent un retard important au regard de leur poids économique, à l’image des États-Unis qui n’atteignent que 9 % de ventes électrifiées (7 % de modèles électriques et 2 % d’hybrides) et se classent au 25e rang mondial, ou du Japon en 23e position, en raison de la fragmentation des politiques publiques et de choix technologiques privilégiant l’hybride non rechargeable.

Les pays émergents et la réorganisation des chaînes de valeur

Le signal le plus structurant du rapport GEMRIX 2026 réside dans l’émergence de voies nationales d’électrification dans les pays du Sud global, guidées par des stratégies d’attractivité industrielle et de souveraineté économique plutôt que par des impératifs écologiques. La Turquie, classée 14e avec 22,3 % de ventes électrifiées, s’appuie sur le déploiement du constructeur national Togg et sur un réseau public de plus de 35 000 bornes dont 40 % en recharge rapide. Le Viêt Nam, au 19e rang, atteint 39 % de parts de marché sur l’électrique à batterie grâce à l’intégration verticale du groupe VinFast et à l’installation de plus de 44 000 points de recharge. La Thaïlande, 20e mondiale avec 23 % de ventes électrifiées, s’est transformée en tête de pont industrielle grâce aux incitations fiscales EV3.5, tandis que l’Indonésie, en 24e position, mobilise ses réserves de nickel pour imposer la transformation locale des minerais et attirer la fabrication de batteries.

Cette réorganisation industrielle s’accompagne d’une emprise croissante et spectaculaire des constructeurs chinois sur les marchés émergents. Bénéficiant de coûts de production nettement inférieurs et de cycles de développement raccourcis, les marques chinoises ont pris le contrôle quasi total de plusieurs marchés stratégiques. En Thaïlande, elles représentent désormais 80 % des ventes de véhicules électriques à batterie, tandis qu’elles captent 70 % des parts de marché au Brésil et contrôlent 60 % des ventes en Indonésie.

Surcapacités industrielles et risques d’instabilité réseau

Cette recomposition du paysage automobile mondial s’accompagne de vulnérabilités majeures. En Chine, le soutien massif des autorités locales a généré des surcapacités de production considérables sur l’ensemble de la chaîne de valeur, y compris dans le secteur des batteries, ce qui alimente une guerre des prix agressive et pousse les constructeurs à exporter leurs volumes excédentaires vers l’Asie du Sud-Est, l’Amérique latine et le Moyen-Orient. En Europe, le déséquilibre entre l’essor de la flotte électrique et la modernisation des réseaux de distribution d’électricité constitue un goulot d’étranglement stratégique, car les gestionnaires de réseaux ne sont soumis à aucune obligation de renforcement équivalente aux règles imposées aux constructeurs. De plus, la pérennité de la transition repose sur le développement d’une économie circulaire pour les composants stratégiques, un domaine où la Chine a pris les devants en créant l’entreprise publique China Resources Recycling Group pour conserver son leadership sur les métaux critiques et le recyclage.

Une transition fragmentée aux trajectoires incertaines

Les résultats de l’indice GEMRIX 2026 montrent que l’avenir de l’automobile mondiale ne sera ni monolithique ni entièrement linéaire, comme en témoigne le regain d’intérêt pour les technologies hybrides rechargeables et les véhicules à prolongateur d’autonomie. Ces motorisations, qui représentent 24 % des ventes en Chine, 11 % en Allemagne et plus de la moitié des ventes d’électrifiés au Brésil, s’imposent comme des solutions de transition durables là où les réseaux de charge demeurent incomplets. L’industrie automobile s’oriente ainsi vers un marché fragmenté en trois blocs distincts comprenant les marchés matures hyperspécialisés axés sur le logiciel et la recharge haute puissance, les économies émergentes servant de terrain d’ expansion aux acteurs chinois à bas coûts, et les marchés sous contrainte budgétaire dont le rythme d’adoption restera suspendu à la stabilité des politiques fiscales et aux capacités d’investissement dans les réseaux électriques.

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