La ZAC d’Ozans s’apprête à changer de dimension. Ce samedi 17 octobre 2026, des habitants et des associations locales manifestent à Étrechet, aux portes de Châteauroux, contre le projet de campus informatique géant porté par la firme américaine Google dont la société mère est Alphabet. L’achat foncier, mené par la filiale Tricolore Computing pour 58,5 millions d’euros auprès de Châteauroux Métropole, vise une réserve de 195 hectares. L’objectif initial affiché de 10 bâtiments a été ramené récemment à 6 ou 8 unités réparties sur une fenêtre d’exécution de 10 à 20 ans. La révision à la baisse tente d’atténuer les impacts sur les zones humides et la trame bocagère locale.
L’envers du foncier : le choc électrique des calculateurs IA
Le foncier ne constitue toutefois que la surface émergée de l’opération. Derrière les promesses d’ancrage régional se dessine une transformation brutale des équilibres énergétiques régionaux. L’ensemble de l’infrastructure, principalement le data center Google, demandera une puissance électrique hors norme pour alimenter les baies de serveurs et les calculateurs dédiés à l’intelligence artificielle.
L’emprise foncière et la promesse de créations d’emplois
Le dialogue entre les élus de l’Indre et la population se crispe sur la nature réelle des retombées locales liée au data center Google. Le président de la métropole, Gil Avérous, met en avant la création de plus de 1 000 emplois directs et permanents. La projection paraît optimiste. Dans l’industrie des centres de données hyperscale, la phase de chantier génère une activité intense pour le BTP, mobilisant plusieurs centaines d’ouvriers et de techniciens sur quelques années. Une fois le site opérationnel, la densité d’emplois au mètre carré chute drastiquement.
Un campus de cette taille fonctionne principalement en mode automatisé. Les besoins pérennes se concentrent sur la maintenance technique, la sécurité physique, le génie climatique et la gestion des réseaux. La plupart des profils très qualifiés en ingénierie logicielle ou en architecture de données restent basés dans les sièges régionaux à Paris ou Dublin. Les PME du Berry risquent de capter uniquement des sous-traitances secondaires à faible valeur ajoutée, comme le gardiennage ou l’entretien des espaces verts. La conversion de près de 200 hectares de terres agricoles en dalle industrielle irréversible alimente un ressentiment croissant parmi les exploitants locaux.
La contrainte électrique : le réseau RTE sous tension
Le véritable goulot d’étranglement du dossier d’Ozans réside dans l’approvisionnement en énergie. La première phase du site, envisagée à l’horizon 2028-2030, exige un raccordement au réseau de transport de 225 kV géré par RTE, mobilisant une puissance initiale de 120 MW. À terme, la montée en puissance du complexe nécessitera un basculement vers le réseau Très Haute Tension de 400 kV, avec la création de deux postes électriques dédiés et de plusieurs liaisons aériennes traversant le département. La charge cumulée du campus pourrait dépasser le gigawatt en capacité maximale.
Cette boulimie électrique intervient dans un contexte national de saturation des réseaux. RTE recense des dizaines de demandes de réservation de puissance sur le territoire national, représentant plusieurs dizaines de terrawatts-heures supplémentaires à trouver d’ici 2035. La facture des infrastructures de raccordement pour Ozans, évaluée à plus de 125 millions d’euros, pose la question de la répartition des coûts entre l’opérateur privé et la collectivité. La construction concomitante par RTE d’une ligne 400 kV de 100 kilomètres entre Éguzon et Marmagne, chiffrée à 300 millions d’euros, illustre la réorientation forcée des investissements publics pour desservir ces nouveaux nœuds numériques.
Risque hydrique et valorisation thermique : des arbitrages non tranchés
Au-delà de la puissance électrique, le refroidissement des équipements soulève des interrogations techniques majeures. Les systèmes d’aération en circuit fermé réduisent la consommation d’eau directe, mais les pics de chaleur estivaux contraignent souvent les exploitants à recourir au refroidissement évaporatif. Dans un département régulièrement soumis à des restrictions d’eau durant l’été, l’utilisation de la ressource en eau potable ou la ponction dans les nappes phréatiques constitue une vulnérabilité opérationnelle critique.
Pour son data center français, Google évoque la possibilité de céder la chaleur résiduelle produite par les serveurs à des réseaux urbains ou des serres agricoles. L’intention reste théorique. Raccorder un site distant de plusieurs kilomètres des centres urbains denses implique des coûts de tuyauterie et des pertes thermiques qui rendent le modèle économique incertain. Faute d’acheteurs de calories à proximité immédiate de la ZAC d’Ozans, la quasi-totalité de l’énergie thermique sera dissipée dans l’atmosphère.
Souveraineté numérique ou dépendance infrastructurelle ?
L’argument de la souveraineté numérique française est fréquemment avancé par les partisans de l’implantation. Cependant, il résiste mal à l’analyse stratégique. Accueillir des infrastructures physiques détenues et exploitées par une multinationale américaine sous la juridiction du Cloud Act ne garantit en rien l’autonomie des données nationales. La présence physique des machines sur le sol français offre une latence réduite aux entreprises locales, mais ne modifie pas le régime juridique d’accès aux informations collectées.
À Châteauroux, le projet du data center Google illustre un transfert de valeur dissymétrique. La collectivité accepte des servitudes lourdes, une immobilisation foncière, un impact paysager des lignes THT et une réservation de capacités électriques stratégiques au détriment d’autres projets d’industrialisation classique. En échange, l’Indre bénéficiera d’un prestige technologique qui pourrait s’avérer très attractif pour toute la région Centre-Val de Loire.
La concertation publique menée sous l’égide de la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) met en lumière le fossé entre les temps industriels des géants de la Tech et la temporalité administrative des territoires. Alors que les arbitrages techniques sur le réseau électrique s’échelonnent jusqu’en 2032, la décision politique d’engager le foncier engage la région pour le demi-siècle à venir. D’autant que les garanties apportées par Google sur sa stratégie de sortie et sur la réversibilité du site restent floues en cas d’évolution des architectures informatiques mondiales.



