Le salon VivaTech à Paris rassemble chaque année les plus grands acteurs de l’innovation. Lors de cette édition, la France et l’Inde ont affiché une ambition commune forte. Les deux nations souhaitent faire contrepoids à la domination écrasante de la Chine et des États-Unis. En parallèle, l’axe Paris-Berlin tente de se consolider pour offrir à l’Europe une véritable trajectoire de souveraineté numérique. Pourtant, les faits récents rappellent cruellement aux dirigeants européens la fragilité de leur position.
Une décision de l’administration américaine a récemment mis le feu aux poudres. Washington a soudainement choisi de réserver les services d’intelligence artificielle les plus sophistiqués de la société Anthropic aux seuls usagers américains. Cette mesure protectionniste démontre qu’une simple directive de la Maison-Blanche peut paralyser l’accès des entreprises européennes aux outils technologiques les plus compétitifs du marché.
L’emprise invisible des géants de la Silicon Valley
Les chiffres de cette dépendance économique s’avèrent vertigineux. Les dépenses des entreprises européennes en logiciels et en services de cloud se dirigent à 83 % vers des prestataires américains. Le constat reste similaire pour le marché de la publicité en ligne. Les Big Tech captent en effet plus de 60 % de ces revenus stratégiques, portés par la domination de moteurs de recherche comme Google et de plateformes majeures telles que Facebook ou YouTube.
Par ailleurs, cette suprématie ne se cantonne pas au stockage des données ou aux outils de communication. Les infrastructures physiques sous-jacentes échappent elles aussi au contrôle du Vieux Continent. La quasi-totalité des flux de communication européens transite par des câbles sous-marins sous pavillon américain. De plus, ces volumes de données finissent leur course dans des serveurs situés directement sur le sol des États-Unis.
L’arme financière de Washington et le cas des moyens de paiement
Le secteur bancaire subit de plein fouet cette asymétrie géopolitique. À l’heure actuelle, seuls neuf pays de l’Union européenne disposent d’un système de paiement national indépendant. La France s’appuie par exemple sur le Groupement des Cartes Bancaires, mais ce dispositif montre ses limites face aux transactions internationales. Cette centralisation des flux financiers offre aux autorités américaines un puissant levier d’extranéité juridique.
Un événement récent a illustré le danger de cette dépendance financière. Le magistrat français Nicolas Guillou, siégeant à la Cour pénale internationale, a émis des mandats d’arrêt internationaux visant le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou pour des soupçons de crimes de guerre à Gaza. En représailles immédiates, l’administration Trump a bloqué l’accès du juge à ses moyens de paiement Visa et Mastercard. Cet épisode prouve que Washington peut couper les ressources financières d’un individu ou d’une institution sur simple décision politique.
Le sursaut européen face à l’urgence de l’indépendance
Devant l’accumulation de ces risques systémiques, l’Europe organise la riposte. Les institutions européennes encouragent activement le déploiement de solutions alternatives souveraines. C’est dans ce contexte que le système de paiement indépendant Wero a vu le jour. Déployé en France, en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas et au Luxembourg, cet outil vise à briser le duopole des géants américains de la monétique.
Cependant, le chemin vers l’autonomie stratégique s’annonce long et difficile. L’intelligence économique européenne ne doit plus se contenter de réguler les marchés par des normes défensives. Les États membres doivent impérativement investir massivement dans leurs propres infrastructures de cloud et de calcul intensif. Sans un effort budgétaire et industriel coordonné, l’Europe court le risque de rester une simple colonie numérique soumise aux humeurs de Washington.



