La guerre à haute intensité en Ukraine et les enseignements des théâtres sahéliens redessinent brutalement la doctrine militaire occidentale. Les états-majors ne cherchent plus seulement des masses imposantes d’acier surblindé, mais privilégient désormais la vitesse pure, l’agilité tactique et l’interconnexion numérique. Le 19 mai 2026 marque un tournant décisif pour cette mutation. Les généraux Jean-Pol Baugnée côté belge et Patrick Justel (MGAT) côté français ont apposé leur signature sur le document cadre du programme de Véhicule Blindé d’Aide à l’Engagement (VBAE). Après quinze années de faux départs, de démonstrateurs oubliés et de contestations industrielles depuis l’époque du projet CRAB, le verrou majeur qui bloquait ce programme stratégique vient enfin de sauter.
Une feuille de route à trois missions et la relance de CaMo
Le VBAE possède désormais un visage officiel et une feuille de route claire : un engin compact, furtif, hybride et électrique, taillé pour épauler les blindés Jaguar et les chars Leclerc au plus près du contact. Il doit s’enfoncer profondément en territoire ennemi pour collecter du renseignement spécialisé et servir de poste de commandement avancé. Trois missions cruciales réunies au sein d’une seule et même plateforme. Derrière cette officialisation, une nouvelle étape majeure du partenariat CaMo (Capacité Motorisée) s’ouvre. La France et la Belgique parlent enfin d’une seule voix pour offrir un successeur crédible au mythique VBL.
La vitrine technologique européenne face à la concurrence mondiale
À travers cette signature, la France avec Arquus et la Belgique avec John Cockerill Defense entendent prouver leur capacité à produire des plateformes rupturistes. Ces industriels veulent démontrer que l’Europe sait rivaliser avec les offres agressives commercialisées par les géants américains, turcs ou chinois. Dans cette vitrine technologique continentale, deux prototypes majeurs ont nourri la réflexion des états-majors et incarnent deux réponses à la mobilité tactique de demain : le Scarabée développé par le français Arquus et le Cockerill i-X mis au point par le groupe belge John Cockerill Defense.
L’analyse des récents conflits prouve que la masse physique ne garantit plus la survivabilité face à la profusion des drones et des capteurs thermiques. Les démonstrateurs ont montré qu’il fallait substituer au surblindage une combinaison redoutable de furtivité, d’agilité et de puissance d’évitement.
Le Scarabée d’Arquus affiche une masse contenue d’environ 8 tonnes et intègre une motorisation hybride innovante. Ce groupe motopropulseur associe un moteur thermique V6 de 300 chevaux à une machine électrique de 103 kilowatts, alimentée par des batteries haute densité. Cette configuration permet au véhicule de s’infiltrer en mode 100 % électrique sur plusieurs kilomètres dans un silence absolu, tout en supprimant sa signature infrarouge lors des phases d’approche critique. Sa garde au sol variable et sa transmission intégrale à quatre roues directrices indépendantes lui procurent une agilité exceptionnelle. L’engin réalise des braquages d’un rayon extrêmement court et se déplace même en décrabotage latéral pour s’extraire instantanément d’une zone d’assaut.
Le Cockerill i-X adopte une posture encore plus agressive en se positionnant comme le premier intercepteur terrestre de l’histoire militaire. Conçu autour d’un châssis ultralégers de 3,5 tonnes, ce blindé embarque une motorisation thermique suralimentée de 750 chevaux. Il pulvérise les standards de vitesse du secteur en atteignant une vitesse maximale de 200 km/h sur route et de 160 km/h sur piste non aménagée. Le Cockerill i-X abat le 0 à 100 km/h en seulement 6 secondes. Il combine cette vélocité foudroyante avec une structure furtive aux lignes acérées étudiées pour réduire la surface équivalente radar, complétée par une peinture d’absorption thermique de pointe.
L’arbitrage crucial des budgets de modernisation
L’accord signé par les généraux Jean-Pol Baugnée et Patrick Justel fixe un cadre financier strict : l’industriel doit livrer un véhicule efficace dans des délais raisonnables et à un coût que les budgets de défense pourront absorber sans grimace. Les armées européennes font face à des arbitrages budgétaires serrés. Les états-majors ont dû peser les avantages relatifs des plateformes furtives et hybrides comme le Scarabée face aux concepts hyper-mobiles et lourdement armés comme le Cockerill i-X.
Au-delà des performances mécaniques brutes, la valeur ajoutée requise par l’accord du 19 mai 2026 repose sur l’intégration décisionnelle et la numérisation du champ de bataille. Le VBAE doit s’insérer naturellement au cœur du combat collaboratif et du système Scorpion.
Le Scarabée mise sur l’ergonomie opérationnelle en accueillant trois à quatre soldats. L’architecture électronique ouverte du véhicule centralise les flux d’informations issus de caméras à 360 degrés, de détecteurs de départ de missile et de drones aériens captifs. L’engin embarque des tourelleaux téléopérés armés de mitrailleuses lourdes, de canons automatiques de 25 mm ou de missiles antichars de moyenne portée. Il transmet instantanément la cartographie de la menace aux unités lourdes suiveuses grâce aux réseaux de données tactiques sécurisés.
De son côté, le Cockerill i-X intègre un système d’armes escamotable sous le toit pour préserver son aérodynamisme et sa furtivité durant les déplacements d’approche. En phase d’action, la tourelle émerge et déploie un canon automatique de 25 mm ou 30 mm associé à des roquettes ou des missiles antichars. Le viseur optronique du chef de bord dialogue en temps réel avec des calculateurs d’intelligence artificielle embarqués. Ces derniers effectuent un suivi automatique des cibles et corrigent la balistique en temps réel pour garantir des tirs chirurgicaux à plus de 100 km/h sur terrain accidenté.
La bataille commerciale sur les marchés export
L’enjeu du VBAE dépasse largement les frontières européennes. La plateforme industrielle qui sera issue du cahier des charges franco-belge vise une domination sur les marchés d’exportation d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie. Sur ces théâtres hautement concurrentiels, les acheteurs internationaux comparent directement la formule d’un véhicule discret et modulable à celle d’un engin très rapide et agressif. Les deux approches se retrouvent opposées dans les mêmes appels d’offres, car les États clients recherchent une solution polyvalente et technologiquement souveraine.
Cette compétition féroce s’inscrit dans un paysage mondial de plus en plus saturé. Les constructeurs turcs comme Otokar ou FNSS, ainsi que les géants industriels chinois, inondent les marchés émergents de blindés légers robustes et vendus à des coûts extrêmement agressifs. Ces concurrents non européens emportent de nombreux marchés en offrant des livraisons rapides sans imposer de contraintes politiques sur la réexportation. De leur côté, les États-Unis imposent leurs standards à travers les ventes militaires à l’étranger dans le cadre de l’OTAN.
L’image stratégique : deux doctrines et deux visions industrielles
Les prototypes développés ces dernières années par Arquus et John Cockerill Defense véhiculent deux identités stratégiques distinctes. Le Scarabée incarne la furtivité, la discrétion et la gestion optimisée de l’énergie. Le Cockerill i-X incarne la puissance brute, l’interception et la vitesse d’impact. Il s’agit de deux doctrines et de deux stratégies industrielles qui ont nourri la vision commune entérinée par Paris et Bruxelles.
Ce partenariat concrétise la réussite opérationnelle de la coopération franco-belge. Les livraisons déjà effectuées de Griffon, de Jaguar et de Serval à la composante terrestre belge ont démontré l’efficacité de la démarche. Avec le VBAE, les deux nations prouvent qu’elles peuvent dépasser les rivalités de maîtrise d’œuvre entre industriels nationaux. La France préserve ses compétences clés et ses sites d’assemblage, tandis que la Belgique sécurise des retours industriels majeurs et des transferts de compétences pour John Cockerill Defense.
L’acte final du successeur du VBL
Après quinze ans de doutes et de spéculations, l’histoire du VBAE entre enfin dans son acte final. La signature du 19 mai 2026 lève l’obstacle politique et doctrinal qui paralysait le renouvellement des blindés légers. Même si la prudence s’impose au regard des multiples faux départs qui ont jalonné ce dossier depuis le CRAB, le cap est désormais fermement fixé.
Il reste maintenant aux équipes industrielles d’Arquus, de John Cockerill Defense et de leurs partenaires à accomplir le défi opérationnel que personne n’a encore réussi jusqu’ici : concevoir, fabriquer et livrer à échelle industrielle le successeur tant attendu du VBL.



