Géopolitique

Interview – Roman Shimonov / Léo Rohmer : la reprise de Centigon par Roshel, un levier de souveraineté et de changement d’échelle pour la BITD

L’opération de reprise de Centigon France par le groupe canadien Roshel marque un tournant pour la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) hexagonale. Acteur historique du blindage…

Interview – Roman Shimonov / Léo Rohmer : la reprise de Centigon par Roshel, un levier de souveraineté et de changement d'échelle pour la BITD

L’opération de reprise de Centigon France par le groupe canadien Roshel marque un tournant pour la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) hexagonale. Acteur historique du blindage et de la protection des véhicules civils et militaires, Centigon se retrouve au cœur d’une restructuration où s’entrechoquent impératifs de sûreté nationale, consolidation industrielle européenne et redéploiement des chaînes de valeur de la défense continentale. C’est dans ce contexte que nous avons rencontré Roman Shimonov (fondateur et PDG du groupe Roshel) et Léo Rohmer (PDG de Centigon France).

Souveraineté, dépendances et changement d’échelle : l’analyse croisée des dirigeants de Roshel et Centigon

Alors que l’Europe cherche à renforcer son autonomie stratégique et à prémunir ses technologies critiques face aux appétits d’acteurs étatiques, Chine en tête, la vente de pépites industrielles à des capitaux nord-américains soulève des questions majeures d’intelligence économique. Comment préserver le savoir-faire national tout en assurant le changement d’échelle de nos équipementiers ? Quel impact ce mouvement aura-t-il sur l’approvisionnement des forces armées et sur la sécurisation des composants face aux pressions asiatiques ? Pour décrypter les coulisses du rachat de Centigon France par Roshel, les ambitions industrielles qui en découlent et la feuille de route stratégique de cette nouvelle configuration, Roman Shimonov et Léo Rohmer livrent leur analyse commune dans cet entretien exclusif.

En rachetant Centigon à Dongfeng, Roshel lève-t-il la contrainte chinoise qui pesait sur le site de Lamballe ? En quoi le statut du Canada au sein de l’accord européen SAFE ouvre-t-il l’accès aux marchés publics de défense français et européens ?

« Le passage d’un actionnariat chinois à un actionnariat canadien revêt une importance stratégique pour Centigon, pour la France et pour l’Europe. Il ne fait aucun doute que l’actionnariat chinois créait des limites pour une entreprise opérant sur les marchés sensibles de la défense et de la sécurité en Europe, d’autant que les États accordent une attention croissante à la souveraineté, à la sécurité des chaînes d’approvisionnement et à la protection des technologies critiques. Centigon est désormais entièrement détenue par des intérêts canadiens et fait partie d’un groupe de défense qui évolue au sein de l’écosystème de l’OTAN et de ses alliés. Nous pensons que cela lève un obstacle important et ouvre de nouvelles perspectives pour que Centigon participe aux programmes de défense français, européens et alliés. »

« Dans le même temps, nous respectons l’histoire de l’entreprise et son héritage. Notre attention porte sur ce que la nouvelle structure actionnariale rend possible pour l’avenir. La participation du Canada au dispositif SAFE renforce encore cette opportunité, en posant un cadre plus clair pour la coopération entre les industries de défense canadienne et européenne. Centigon associe une base industrielle française solidement établie aux ressources, à l’accès aux marchés et aux capacités du groupe Roshel, et nous pensons que cela place l’entreprise en très bonne position pour les futurs programmes français et européens. »

« Plus largement, nous estimons que le renforcement de la défense européenne ne passe pas seulement par la hausse des budgets de défense, mais aussi par l’orientation d’une part significative de ces investissements vers des entreprises qui fabriquent, conçoivent et emploient en Europe. En France, cela signifie donner à des sites industriels français comme Lamballe la possibilité de se porter candidats à ces programmes et de les exécuter. Les commandes passées à l’industrie locale créent des capacités, de l’investissement, de l’emploi et un savoir-faire qui restent dans le pays. »

Roshel excelle dans la production à très grande échelle, tandis que Centigon est reconnu pour la haute couture du blindage et l’ingénierie sur mesure. Comment envisagez-vous la synergie entre vos capacités industrielles et l’expertise du site de Lamballe pour valoriser le savoir-faire balistique français à l’échelle mondiale, tout en consolidant cet ancrage stratégique en Bretagne ?

« C’est précisément là que nous voyons la plus forte complémentarité. Roshel apporte l’effet d’échelle, l’industrialisation, l’accès aux marchés internationaux de la défense et l’expérience de programmes livrés en volumes importants. Centigon apporte des décennies d’ingénierie spécialisée, d’intégration de véhicules sur mesure, d’expertise balistique et un héritage technique très solide. »

« Notre intention n’est pas de changer ce qui fait la valeur de Centigon, mais de donner à ces savoir-faire l’accès à une plateforme industrielle plus vaste et à un réseau commercial plus large. Nous voyons Lamballe devenir une ressource européenne majeure du groupe Roshel en matière d’ingénierie, d’essais et de production. »

« L’objectif est de permettre au savoir-faire présent en Bretagne d’accéder plus largement aux programmes français, européens et internationaux. Dans le même temps, l’expertise de Centigon peut renforcer les produits et les programmes de Roshel à l’échelle mondiale. Nous voyons cette relation comme un échange dans les deux sens, et non comme l’absorption d’une entreprise par une autre. »

Du point de vue de l’intelligence économique, quelles garanties pouvez-vous apporter quant au maintien des compétences en Bretagne, à la protection des secrets industriels et à la sécurité d’approvisionnement en acier de blindage et en verre balistique ?

« Les femmes et les hommes, les connaissances techniques et le savoir-faire industriel de Lamballe comptent parmi les principales raisons pour lesquelles Centigon revêt une importance stratégique pour Roshel. Notre objectif est de préserver et de développer ces capacités en France, et de veiller à ce que les savoir-faire critiques restent au sein du Groupe et soient correctement protégés. »

« En matière de résilience de la chaîne d’approvisionnement, le groupe Roshel dispose désormais de capacités élargies dans plusieurs domaines critiques. Cela comprend l’acier balistique, via Swebor, ainsi que l’accès au blindage transparent et à des capacités d’ingénierie, d’essais et de production au sein du Groupe. Cette diversification est essentielle, car une entreprise de défense ne peut pas dépendre d’une source ou d’une zone géographique unique pour ses matériaux critiques. »

« Nous pensons également qu’il existe une opportunité industrielle plus large pour la France. Lorsque des fonds publics sont engagés dans la défense et la sécurité, il est pleinement justifié d’orienter les programmes vers des entreprises qui produisent déjà en France et sont prêtes à y investir davantage. Chaque programme supplémentaire attribué à un site industriel français contribue à créer des emplois, à développer les compétences d’ingénierie, à renforcer la chaîne d’approvisionnement locale et à conserver un savoir-faire stratégique dans le pays. Notre ambition est de faire de Lamballe un site qui justifie précisément ce type d’investissement de long terme. »

Entre le nouveau véhicule blindé « The Raven » et les autres véhicules fournis au RAID et à la Gendarmerie, Lamballe est fortement présent en France. Le site deviendra-t-il le hub européen de Roshel pour la production et le maintien en condition opérationnelle des véhicules des forces de sécurité ?

« Nous voyons Lamballe comme un centre européen important pour le groupe Roshel, notamment en matière d’ingénierie, d’essais, de production et de soutien des véhicules protégés.
Centigon dispose déjà de produits solides, de relations clients fortes et d’une expérience importante auprès des utilisateurs français des forces de sécurité et des administrations. Notre première priorité est de renforcer et de développer ces capacités et ces produits existants. Nous voyons également un potentiel pour que Lamballe soutienne, à terme, un éventail plus large de programmes du groupe Roshel. »

« En ce qui concerne le maintien en condition opérationnelle, la maintenance et le soutien sur l’ensemble du cycle de vie, nous voyons des opportunités de travailler en étroite collaboration avec nos clients et partenaires, mais nous ne souhaitons pas figer une organisation avant d’avoir achevé le processus d’intégration et bien compris les besoins de chaque marché. L’objectif global est clair : nous voulons que Lamballe joue un rôle accru dans les programmes français et européens et devienne un pilier de l’empreinte industrielle européenne du groupe Roshel. »

L’IA et l’optronique redéfinissent le véhicule blindé tactique. Quelle est votre feuille de route pour intégrer des briques d’IA et de cybersécurité dans les véhicules produits à Lamballe, tout en garantissant la souveraineté des données opérationnelles ?

« Nous considérons que l’avenir de la mobilité protégée va bien au-delà du blindage. Les véhicules deviennent de plus en plus des plateformes accueillant capteurs, moyens de communication, outils de connaissance de la situation tactique, systèmes de lutte anti-drones, tourelleaux téléopérés et capacités logicielles. »

« Notre approche consiste à conserver une architecture véhicule suffisamment ouverte pour intégrer ces technologies, tout en gardant la maîtrise des systèmes critiques du véhicule, des données et de la cybersécurité. Pour les clients gouvernementaux et de défense, la souveraineté des données devient aussi importante que la protection physique. Toute intégration d’IA, d’optronique ou de systèmes connectés doit être conçue en fonction des exigences de sécurité du client, notamment quant aux lieux de traitement, de stockage et de transmission des données. »

« Les capacités d’ingénierie de Centigon en France peuvent jouer un rôle important dans ce développement. Nous voyons des opportunités pour que les équipes d’ingénierie françaises et canadiennes travaillent ensemble sur les plateformes protégées de nouvelle génération, dans le respect des périmètres de sécurité propres à chaque pays et à chaque client. »

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