Géopolitique

Interview – Yves Guillo, Expert Director EFESO Management Consultants : face au monopole chinois du graphite, quelle stratégie pour la filière européenne des batteries ?

Fort de plus de 25 ans d’expérience dans les opérations industrielles et la supply chain, Yves Guillo accompagne les entreprises dans la conception et le déploiement de transformations…

Fort de plus de 25 ans d’expérience dans les opérations industrielles et la supply chain, Yves Guillo accompagne les entreprises dans la conception et le déploiement de transformations d’envergure. Il conseille les équipes dirigeantes dans la définition et la mise en œuvre de stratégies industrielles visant à améliorer durablement la performance opérationnelle et la qualité de service. Son approche conjugue vision stratégique, solide expérience du terrain et conduite du changement. Aujourd’hui, Yves Guillo analyse les leviers de souveraineté industrielle face au quasi-monopole chinois, avec un prisme central : le recyclage du graphite pour la filière européenne des batteries.

Une expertise de pointe au service de la supply chain stratégique

Son expertise couvre la stratégie supply chain ainsi que l’optimisation des stocks et des flux industriels et logistiques. Il accompagne également les entreprises dans la digitalisation de leur supply chain, intégrant les approches et les technologies les plus récentes, dont l’intelligence artificielle.

Avant de rejoindre EFESO Management Consultants, Yves Guillo a occupé des fonctions de Directeur des Opérations, Directeur Supply Chain, Directeur d’usine et Directeur Général. Il a managé des équipes multiculturelles et conduit des transformations majeures dans les secteurs de l’automobile, des matériaux techniques, du transport international et du e-commerce, en France comme à l’international. Yves Guillo est titulaire d’un DESS en Gestion de la production et des opérations logistiques de l’IAE Caen, ainsi que d’un DESS en Techniques d’analyses approfondies de l’Université des sciences et techniques de Rouen. Il est également certifié par l’APICS. Yves Guillo nous livre son regard de spécialiste sur le sujet général du recyclage des batteries, ainsi que sur les enjeux de souveraineté face à l’industrie chinoise.

À partir de quel volume de batteries recyclées l’Europe pourra-t-elle réellement contrebalancer le quasi-monopole chinois sur le raffinage du graphite ?

« Pour réduire la dépendance à la Chine, le recyclage doit s’inscrire dans une stratégie plus large. C’est l’approche retenue par l’Union européenne avec le Critical Raw Materials Act, ou CRMA. A l’horizon 2030, ce règlement vise notamment des capacités d’extraction couvrant au moins 10 % des besoins annuels et des capacités de transformation en couvrant au moins 40 %, ainsi qu’une diversification des approvisionnements limitant à 65 % la dépendance à un même pays tiers pour chaque matière stratégique. »

« Le recyclage constitue l’un des leviers de cette stratégie. À l’horizon 2030, le CRMA vise des capacités européennes de recyclage permettant de couvrir au moins 25 % de la consommation annuelle de matières premières stratégiques. Cet objectif collectif, qui concerne notamment le graphite de qualité batterie, doit contribuer à réduire les dépendances et à sécuriser les approvisionnements européens. »

« Le calendrier est déterminant. L’AIE indique en 2026 que les rebuts de fabrication resteront la principale ressource du recyclage jusqu’au milieu des années 2030, avant que les batteries en fin de vie prennent le relais. Les véhicules électriques vendus ces dernières années sont encore en circulation. Dans le même temps, la Chine représente toujours plus de 90 % de l’offre mondiale de graphite raffiné selon l’AIE. Le recyclage européen ne peut donc pas, à court terme, compenser à lui seul cette concentration. En 2024, l’offre secondaire et le réemploi représentaient 127 000 tonnes pour une demande mondiale totale de 4,77 millions de tonnes, soit environ 2,7 %, selon le bilan publié par l’AIE en 2025. Ce chiffre couvre l’ensemble des usages du graphite ; il ne mesure pas le recyclage des seules batteries européennes. Il donne néanmoins la mesure du chemin à parcourir avant qu’une offre secondaire puisse peser sur le marché. »

« Mon point de vue est que les premiers volumes doivent servir à sécuriser des approvisionnements ciblés et à faire fonctionner une chaîne complète en Europe, jusqu’au matériau d’anode. Cela suppose de développer la purification et la qualification industrielle en parallèle de la collecte. Le recyclage renforcera progressivement notre autonomie, aux côtés de nouveaux fournisseurs et de capacités européennes de transformation. »

Après des années où le graphite était délaissé au profit du cobalt ou du lithium, la filière européenne est-elle désormais capable de produire un graphite recyclé « grade batterie » compétitif ?

« La capacité technique progresse et des résultats concrets ont été annoncés. La compétitivité économique à grande échelle reste à démontrer. Il faut distinguer la réussite d’essais en cellule, la production régulière et la capacité à livrer durablement au coût attendu par les clients. »

« En février 2025, Tozero (en Allemagne) a annoncé des essais de cellules utilisant une anode en graphite entièrement recyclé, avec des performances comparables à celles obtenues avec du graphite vierge selon l’entreprise. En mars 2026, elle a annoncé le démarrage de son démonstrateur industriel de Gendorf, en Bavière, capable de traiter plus de 1 500 tonnes de déchets de batteries par an. Ce chiffre désigne les déchets entrants, pas la production annuelle de graphite. Ses objectifs annoncés en 2025, de plus de 2 000 tonnes de graphite recyclé en 2027 puis de plus de 10 000 tonnes en 2030, sont des ambitions de montée en capacité. Ces annonces attestent d’une progression industrielle, sans établir à elles seules une parité de coût avec les fournisseurs chinois. »

« Je vois donc une filière qui entre dans une phase de démonstration industrielle. Son passage à l’échelle exige des déchets disponibles, la mise en place d’une supply chain de collecte, des clients engagés dans la qualification et des contrats qui donnent de la visibilité aux investissements. »

Avec l’arrivée du Passeport Batterie européen, comment garantir que le graphite présenté comme « recyclé » ne soit pas du graphite vierge chinois réétiqueté ?

« Tout d’abord, le passeport batterie peut faciliter les contrôles, mais la fiabilité de son contenu dépend des preuves qui l’alimentent. Une information numérisée reste une simple déclaration tant que son origine et sa cohérence avec les flux physiques ne sont pas vérifiées. »

« Ce passeport est prévu à partir du 18 février 2027 pour les batteries de véhicules électriques, les batteries de moyens de transport légers et les batteries industrielles de plus de 2 kWh mises sur le marché ou mises en service. Cependant, les obligations de contenu recyclé de l’article 8 visent le cobalt, le plomb, le lithium et le nickel. Elles ne fixent pas actuellement de teneur minimale en graphite recyclé. En l’état du cadre réglementaire, un acheteur ne peut donc pas considérer le passeport batterie comme une garantie que le graphite utilisé est effectivement recyclé. »

« Une évolution du dispositif intégrant explicitement la part de graphite recyclé donnerait aux autorités européennes un point d’appui supplémentaire pour les contrôles. Mais cette information devrait être étayée par des vérifications sur le terrain. La crédibilité du dispositif dépendrait de cette concordance entre les déclarations numériques et les flux physiques. »

« Tant que cette exigence spécifique n’est pas intégrée au cadre européen, les acheteurs doivent organiser cette vérification dans leurs relations avec les fournisseurs. Cela suppose des contrats précisant la teneur en graphite recyclé annoncée, la traçabilité des lots, les justificatifs à fournir et les droits d’audit, y compris par un tiers indépendant. Ils doivent également prévoir les conséquences d’une déclaration non conforme. Le fournisseur doit s’engager sur la fiabilité de ses déclarations, et l’acheteur se donner les moyens de les vérifier. Même si le passeport évolue, ces garanties contractuelles resteront nécessaires. »

Comment éviter que la « black mass » issue de nos batteries ne soit exportée vers l’Asie plutôt que valorisée dans nos propres usines ?

« La black mass est le mélange concentré obtenu après le prétraitement des batteries, qui contient notamment des matériaux de cathode et du graphite. Produire cette poudre en Europe ne suffit pas si les étapes de récupération et de purification restent réalisées ailleurs. Il faut donc organiser une filière européenne capable d’acheter, de traiter et de valoriser cette matière dans des conditions durables. »

« Bonne nouvelle : le cadre européen se renforce. Les nouveaux codes de déchets de batteries, qui classent notamment la black mass concernée comme déchet dangereux, doivent s’appliquer à partir du 9 décembre 2026. Or, le régime des déchets dangereux interdit leur exportation pour valorisation vers les pays non membres de l’OCDE, dont la Chine. Les transferts vers des pays de l’OCDE restent possibles sous conditions : il ne s’agit donc pas d’une interdiction générale de toute exportation vers l’Asie, mais d’une première limitation. »

« Cette limitation des exportations n’aura de sens que si l’Europe crée, en parallèle, un environnement favorable au développement de sa filière de recyclage. Retenir la black mass sur le territoire européen suppose de disposer d’usines capables de la traiter et de valoriser les matières récupérées dans des conditions économiquement viables. Cela exige des investissements, un accès au financement, une énergie compétitive et un cadre réglementaire suffisamment stable pour donner de la visibilité aux industriels. »

« Cette visibilité doit également se construire aux deux extrémités de la chaîne. Les recycleurs ont besoin d’engagements d’approvisionnement en déchets pour alimenter régulièrement leurs installations, mais aussi de débouchés sécurisés pour les matières récupérées. Les fabricants d’anodes et de batteries doivent donc être associés à leur qualification et s’engager sur des volumes d’achat. Pour le graphite, la réussite doit se mesurer aux quantités effectivement réutilisées dans de nouvelles batteries, au-delà du tonnage de déchets traité. »

« Des modèles contractuels peuvent contribuer à cet équilibre, notamment lorsque le recycleur est rémunéré pour une prestation et que son client conserve la propriété des matières récupérées. Cette organisation peut réduire l’exposition du recycleur aux fluctuations du prix des matières et faciliter la constitution de boucles de recyclage européennes. »

Si Pékin casse les prix pour fragiliser des acteurs européens comme tozero, les industriels de la Vallée de la Batterie accepteront-ils de payer davantage pour un graphite recyclé souverain ?

« Nous avons construit pendant des décennies nos chaînes d’approvisionnement sur une hypothèse de stabilité, en privilégiant la réduction des coûts et la fluidité des échanges. Nous évoluons désormais dans un environnement où les fluctuations, les tensions géopolitiques et les perturbations logistiques doivent être intégrées aux décisions industrielles. Dans ce contexte, le prix d’achat pris isolément n’est plus une mesure pertinente de la compétitivité d’un approvisionnement. »

« Pour un dirigeant, l’évaluation doit intégrer le coût d’une rupture et le risque de la subir. Un manque de graphite peut immobiliser une ligne de production, retarder des livraisons et provoquer des pertes de marge, des pénalités ou des achats d’urgence. Il faut donc apprécier la probabilité d’une interruption, sa durée possible et le temps nécessaire pour qualifier et mobiliser une autre source. Une économie réalisée sur le prix de la matière peut être largement absorbée par les conséquences d’un seul arrêt de production. »

« Une chaîne d’approvisionnement longue multiplie les étapes, les interfaces et les passages dont dépend la livraison. Lorsqu’elle s’appuie aussi sur une forte concentration des fournisseurs dans un même pays, elle cumule les vulnérabilités et réduit les possibilités de réaction. Pour le graphite, disposer d’une source européenne de matière recyclée, qualifiée et régulièrement disponible peut donc avoir une valeur économique réelle : elle diversifie les approvisionnements, raccourcit certains circuits et réduit l’exposition aux perturbations extérieures. Cette contribution doit être vérifiée jusque dans les dépendances amont du fournisseur. »

« Accepter un prix d’achat supérieur peut ainsi être rationnel si ce surcoût reste inférieur à la valeur de la réduction du risque obtenue. Cela suppose de faire entrer la continuité de production dans les critères d’achat et de soutenir les fournisseurs retenus par des engagements durables. Pour les industriels de la Vallée de la Batterie, des contrats pluriannuels peuvent sécuriser une partie de leurs besoins tout en donnant aux recycleurs européens la visibilité nécessaire pour investir. Le prix payé rémunère alors aussi une capacité d’approvisionnement dont l’entreprise pourra disposer lorsque les circuits habituels seront perturbés. »

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