Thales vient de franchir un pas décisif en dévoilant sa plateforme HexaForce. L’annonce s’est faite sans grand spectacle médiatique, mais les état-majors européens ont parfaitement saisi le signal. Le groupe de défense commercialise une solution intégrée de commandement et de contrôle (C2) directement dopée aux algorithmes décisionnels. L’objectif stratégique vise un acteur majeur américain : Palantir Technologies. Jusqu’ici, la firme de Denver occupait une position de premier plan dans l’analyse massive de données de renseignement avec ses suites Gotham et Foundry. La France tente désormais d’opposer une alternative industrielle crédible, pensée pour le combat de haute intensité.
Un saut d’échelle face à la saturation informationnelle des théâtres d’opérations
Le flux de données tue. Sur le front ukrainien ou dans le détroit de Taïwan, la profusion de capteurs saturait la chaîne de décision. Un état-major moderne absorbe chaque minute des téraoctets de données radar, d’imagerie spatiale, de signaux électromagnétiques et de flux vidéo par drone. Humainement incasable. HexaForce prétend résoudre ce goulot d’étranglement stratégique.
Le système exploite le moteur cortAIx de Thales, structure dédiée qui réunit 800 spécialistes de la donnée. L’IA associe traitement automatique du langage, modèles de fondation (LLM) et agents autonomes. Elle croise en continu les signaux militaires traditionnels, les flux civils et l’open-source. L’ambition déclarée impressionne : passer de 100 à 1 000 objectifs de ciblage validés et traités par jour. La promesse opérationnelle repose sur un héritage direct. Le socle s’appuie sur le retour d’expérience de la plateforme Artemis.IA, déployée par le ministère des Armées français depuis 2023.
L’approche technique tranche nette. Là où les systèmes de génération précédente compartimentaient les théâtres, HexaForce unifie d’emblée sept espaces de confrontation : terre, mer, air, espace, cyber, champ électromagnétique et sphère informationnelle.
L’affrontement des modèles : souveraineté ouverte contre dépendance propriétaire
La véritable bataille ne se joue pas uniquement sur les algorithmes. Elle réside dans la propriété de la donnée. Le modèle commercial de Palantir impose une emprise forte. L’intégration de la suite Gotham repose généralement sur un accompagnement étroit des équipes de l’entreprise lors des phases de déploiement et d’exploitation, créant une dépendance structurelle redoutée par certains acteurs européens.
Thales prend le contre-pied philosophique et technique. HexaForce s’appuie sur une architecture distribuée, modulaire et basée sur des standards open-source. Les États acheteurs conservent la mainmise absolue sur leurs données d’entrée et de sortie. Aucune donnée sensible n’a besoin d’être partagée avec un tiers. Le système intègre d’origine les normes de sécurité Data Centric Security (DCS) et Federated Mission Network (FMN) requises par l’OTAN.
Cette ouverture répond à une exigence des nations moyennes. Un ministère de la Défense doit pouvoir connecter ses propres algorithmes propriétaires ou des briques d’IA conçues par des start-up souveraines, sans rompre l’intégrité de son système d’information de combat. L’exercice OTAN CWIX 2026 a servi de banc d’essai grandeur nature pour valider cette interopérabilité en réseau dégradé.
Les limites réelles d’une ambition tricolore
Reste la réalité du terrain économique et opérationnel. Le retard accumulé face à l’écosystème technologique américain demeure considérable. Palantir a accumulé plus d’une décennie de retours d’expériences sur des théâtres de crise majeurs et bénéficie du budget massif du Pentagone. Thales affiche 22,1 milliards d’euros de chiffre d’affaires et consacre 4,5 milliards d’euros par an à la R&D globale, mais ses ressources consacrées au pur logiciel restent inférieures aux investissements cumulés de la Silicon Valley dans le secteur de la défense.
L’interopérabilité prônée par Thales pose aussi une question de doctrine. Une architecture ouverte offre une flexibilité indispensable, mais multiplies la surface d’attaque cyber. Fiabiliser une chaîne de décision décentralisée qui doit alimenter plus de 100 000 combattants en simultané sous un brouillage électronique massif constitue un défi d’ingénierie colossal. Thales indique qu’HexaForce est conçu pour répondre aux conflits de haute intensité dont les besoins de commandement dépassent ce seuil.
De plus, la dynamique de vente intra-européenne pose problème. Si la France milite pour la souveraineté stratégique avec HexaForce, plusieurs pays d’Europe de l’Est privilégient toujours des solutions américaines immédiatement sur étagère, rassurés par la garantie sécuritaire de Washington.
Scénarios pour la guerre de la donnée militaire
L’arrivée d’HexaForce sur le marché réorganise les options pour les états-majors alliés. Trois trajectoires se dessinent pour les cinq prochaines années.
Dans le premier scénario, la recherche de souveraineté numérique l’emporte. L’Union européenne impose une préférence communautaire pour les infrastructures critiques de défense. Thales parvient à verrouiller le marché français et à s’imposer auprès de nations pivot au sein de l’OTAN grâce à son architecture ouverte. HexaForce devient la norme de fait des états-majors européens désireux d’éviter un enfermement propriétaire.
Dans le deuxième scénario, un modèle hybride s’impose progressivement. Des architectures européennes de commandement s’articulent avec certaines briques technologiques américaines, tout en conservant la maîtrise nationale des données sensibles. Cette approche intermédiaire pourrait séduire plusieurs armées européennes soucieuses de concilier souveraineté, interopérabilité et efficacité opérationnelle.
Dans le troisième scénario, l’attraction opérationnelle de l’écosystème américain neutralise l’offensive française. Palantir ajuste sa politique commerciale, assouplit son modèle d’intégration et conserve ses positions au sein des capitales européennes. HexaForce reste alors cantonné au premier cercle des forces armées françaises et à quelques contrats export ciblés, limitant le retour sur investissement d’un développement technologique pourtant critique.
La réponse dépendra de la capacité de Thales à livrer les premières versions opérationnelles aux unités de première ligne dès la fin de l’année 2026.
Photo : © Thales



