L’inflation réglementaire et la sophistication des réseaux criminels étouffent progressivement les directions de la conformité des établissements financiers. La jeune pousse parisienne Marble vient d’annoncer, à la fin du mois de septembre 2026, un tour de table en Série A de 6,5 millions d’euros. Menée par le fonds européen Smartfin avec le concours du fonds français ADNEXUS, l’opération réunit également les investisseurs historiques Passion Capital et 42Capital. Elle porte à 9 millions d’euros le capital total injecté dans la société depuis son lancement par Arnaud Schwartz et Pascal Delange.
Un arbitrage stratégique entre maîtrise des coûts et souveraineté numérique
L’enjeu dépasse le cadre d’un simple refinancement d’étape dans le secteur des technologies de la conformité (RegTech). La proposition de Marble touche aux arbitrages stratégiques des banques, des fintechs et des prestataires de services de paiement : comment contenir l’explosion des coûts de contrôle sans céder la souveraineté de leurs données informatiques à des acteurs hégémoniques, alors que la dépendance aux infrastructures cloud extra-européennes devient un sujet de vigilance croissant ?
Un modèle économique d’ingénierie face aux rigidités legacy
Dans le secteur bancaire, le contrôle des flux financiers reste largement tributaire de logiciels propriétaires souvent anciens, qualifiés de systèmes patrimoniaux ou legacy. Leur modification exige fréquemment l’intervention d’éditeurs tiers et s’étale sur plusieurs trimestres. Selon les études du cabinet McKinsey publiées en 2024 et reprises par les dirigeants de Marble, les activités de conformité et de prévention de la fraude absorbent désormais entre 10 % et 15 % des effectifs globaux des institutions financières.
Pour infléchir cette contrainte d’allocation de ressources, Marble a conçu une infrastructure logicielle ouverte. Cette approche permet aux équipes spécialisées dans l’analyse des risques de paramétrer, de tester et de déployer directement leurs propres règles de détection sans solliciter systématiquement les directions des systèmes d’information. Exemple concret : un établissement peut ajuster en quelques minutes une règle de filtrage sur les virements internationaux sans engager un cycle de développement lourd.
La démarche semble trouver une écoute sur le marché. L’entreprise revendique plus de cent établissements utilisateurs. Preuve d’un positionnement concurrentiel agressif face aux éditeurs historiques, 70 % des clients de Marble affirment avoir retenu cette solution en remplacement d’un outil préexistant. L’entreprise réalise d’ailleurs près de 70 % de son activité en dehors du territoire national et affiche un objectif de chiffre d’affaires annuel récurrent (ARR) supérieur à 5 millions d’euros d’ici 2027.
Le pari de l’IA locale et de l’implémentation sur site
Les nouveaux fonds doivent servir à structurer le développement produit autour de quatre priorités techniques. Le premier volet concerne l’intégration de mécanismes d’intelligence artificielle destinés à automatiser le traitement des dossiers de la détection initiale jusqu’à la vérification des alertes d’opérations suspectes.
Les contraintes de sécurité et de confidentialité imposent néanmoins une architecture stricte. Marble concentre une partie de ses investissements sur des déploiements dits on-premise, c’est-à-dire directement hébergés sur les infrastructures des clients. Ce choix d’architecture technique répond à une préoccupation centrale des directions de la sécurité des systèmes d’information (DSSI) : conserver le contrôle exclusif des données de transactions financières et éviter leur transfert vers des nuages informatiques mutualisés.
Dans cette configuration, les établissements peuvent greffer leurs propres algorithmes ou modèles de langage au sein de leur réseau privé. Les deux derniers axes de développement ciblent la puissance de traitement informatique nécessaire au filtrage en temps réel d’importants volumes de données et la simplification de la reconfiguration des flux de travail.
Une extension possible vers d’autres professions réglementées
Si le secteur bancaire constitue le cœur de cible immédiat de ces technologies, la dynamique pourrait déborder le cadre strictly financier. La pression en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme (LCB-FT) s’accroît sur l’ensemble des professions assujetties aux obligations de vigilance, à l’image des notaires, des avocats d’affaires, des experts-comptables ou des courtiers en assurance.
Ces acteurs ne disposent pas toujours des capacités informatiques des grands groupes bancaires pour gérer la complexité des schémas de fraude et des contrôles d’identité des bénéficiaires effectifs. L’émergence d’infrastructures modulaires pourrait leur offrir des moyens d’automatisation jusqu’ici réservés aux grands donneurs d’ordre.
Des zones d’incertitude dans un marché très concurrentiel
Malgré ces perspectives, la trajectoire opérationnelle de Marble reste soumise à plusieurs variables stratégiques. L’automatisation du traitement des alertes par intelligence artificielle soulève la question de la responsabilité juridique en cas de défaillance du dispositif de filtrage. Les régulateurs européens, à commencer par l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) et l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF), maintiennent des exigences élevées en matière d’explicabilité des décisions algorithmiques. Un modèle de contrôle perçu comme une « boîte noire » s’expose à des sanctions administratives sévères.
La cohabitation entre un socle de code ouvert (open source) et la valorisation commerciale d’un logiciel d’entreprise constitue un autre sujet de vigilance pour les investisseurs. Le modèle suppose de trouver un équilibre durable entre la communauté de développeurs et la vente de prestations à valeur ajoutée auprès des grandes institutions.
L’ambition commerciale d’atteindre un chiffre d’affaires récurrent de 5 millions d’euros à l’horizon 2027 dépendra enfin de la capacité de Marble à s’imposer face aux géants établis du logiciel financier, dont les capacités de distribution et les relations historiques avec les directions générales demeurent particulièrement ancrées, dans un contexte où la souveraineté technologique européenne devient un critère de décision de plus en plus structurant.



