Géopolitique

Interview – Thomas Fauré, patron de Whaller : pourquoi la souveraineté numérique conditionne désormais la compétitivité française

Ingénieur diplômé de Centrale Lille, Thomas Fauré débute sa carrière chez Safran Morpho, où il pilote des projets critiques en biométrie et en déploiement de systèmes sécurisés. Cette…

Thomas Fauré Whaller

Ingénieur diplômé de Centrale Lille, Thomas Fauré débute sa carrière chez Safran Morpho, où il pilote des projets critiques en biométrie et en déploiement de systèmes sécurisés. Cette première expérience forge son expertise technique et sa culture de la protection des données. Il rejoint ensuite Polyconseil (Groupe Bolloré), où il contribue notamment au programme Autolib’, avant de convaincre Vincent Bolloré d’investir dans son propre projet : Whaller, plateforme sociale et collaborative souveraine, créée en 2013. À la tête de Whaller, qu’il rachète en 2018 pour en faire une entreprise totalement indépendante, Thomas Fauré s’impose comme l’une des voix les plus engagées en faveur d’une réappropriation française du patrimoine informationnel. Auditionné à l’Assemblée nationale et au Sénat, auteur du livre Après Facebook, Rebâtir, il défend une vision stratégique où la souveraineté numérique devient un levier de puissance économique, de sécurité et de compétitivité.

Souveraineté numérique : le parcours d’un entrepreneur engagé face aux GAFAM

Entrepreneur de conviction, Thomas Fauré porte un modèle alternatif aux GAFAM : des technologies sûres, cloisonnées, respectueuses des données, pensées pour les entreprises, les administrations et les organisations qui refusent la dépendance aux plateformes américaines. Son parcours mêle innovation, cybersécurité, gestion de projets complexes et engagement géopolitique, faisant de lui un acteur clé de l’écosystème numérique français. Nous avons rencontré Thomas Fauré, qui nous livre son expertise en matière d’intelligence économique.

Comment Whaller contribue‑t‑elle à protéger le patrimoine informationnel des entreprises et administrations françaises face aux plateformes américaines ?

« Chez Whaller, nous partons d’un constat simple : les outils numériques du quotidien, messagerie, réseaux sociaux d’entreprise, visioconférence, sont aujourd’hui très majoritairement opérés par des acteurs américains, soumis à des législations extraterritoriales comme le Cloud Act. Cela signifie que les échanges, les documents et les données stratégiques des entreprises et administrations françaises peuvent être accessibles à une puissance étrangère, sans que l’organisation concernée en ait toujours conscience. Notre réponse est de proposer une plateforme collaborative complète, hébergée en France, qualifiée SecNumCloud par l’ANSSI pour notre offre Whaller DONJON, qui couvre les usages du quotidien sans jamais transiter par une infrastructure étrangère. C’est une manière concrète de reprendre la main sur son patrimoine informationnel, plutôt que de le confier par défaut à des géants qui n’ont ni les mêmes intérêts ni les mêmes obligations que nous. »

En quoi la souveraineté numérique relève‑t‑elle d’une véritable démarche d’intelligence économique ?

« La souveraineté numérique est trop souvent réduite à une question technique ou juridique, alors qu’elle est d’abord une question stratégique. L’intelligence économique consiste à protéger, valoriser et exploiter l’information au service de la compétitivité d’une organisation ou d’une nation. Or, si les outils qui portent cette information appartiennent à des acteurs étrangers, on perd une partie du contrôle sur ce processus, même sans intrusion malveillante. Choisir ses outils numériques devient donc un acte d’intelligence économique à part entière, au même titre que la protection de ses brevets ou de son savoir‑faire industriel. C’est pour cette raison que je plaide depuis plusieurs années, y compris devant l’Assemblée nationale et le Sénat, pour que la souveraineté numérique soit traitée comme un sujet de compétitivité et de sécurité nationale et non comme une simple case de conformité à cocher. »

Quelles menaces économiques et géopolitiques anticipez‑vous pour les organisations françaises dans les prochaines années ?

« Il ne s’agit plus d’un risque théorique, l’actualité récente le démontre. Cet été, la DGFiP a confirmé plusieurs intrusions dans ses systèmes, avec l’extraction de données fiscales et cadastrales concernant plusieurs centaines de milliers de contribuables. Presque au même moment, le ministère de l’Éducation nationale a lui aussi été touché, avec des données concernant à la fois ses agents et une partie des élèves. Dans les deux cas, le mode opératoire est le même, des identifiants d’agents dérobés, permettant à l’attaquant de se présenter comme un utilisateur légitime et de passer inaperçu pendant plusieurs semaines. »

« Ce qui m’inquiète, c’est que ces failles surviennent au moment même où la France s’apprête à généraliser la facturation électronique. Dès le 1er septembre 2026, toutes les entreprises devront pouvoir recevoir leurs factures sous cette forme, avec une obligation d’émission qui suivra en 2027 pour les plus petites structures. Cette réforme va faire transiter, par des plateformes agréées, l’intégralité des flux commerciaux entre entreprises françaises, un patrimoine d’informations économiques considérable, sur les partenaires commerciaux, les volumes, les prix, la santé financière de chaque structure. Si ces plateformes ne sont pas elles‑mêmes conçues et hébergées selon des exigences de sécurité et de souveraineté strictes, on prend le risque de concentrer une donnée économique extrêmement sensible sur des infrastructures qui pourraient devenir, à leur tour, des cibles de choix. Le sujet dépasse donc largement la conformité fiscale, c’est un nouveau front de vulnérabilité qu’il faut anticiper dès maintenant, pas après le premier incident. »

Quels leviers faut‑il activer pour que les solutions françaises concurrencent vraiment les GAFAM ?

« Il faut agir sur plusieurs fronts en même temps. D’abord la commande publique et les grands groupes doivent donner la priorité aux solutions françaises et européennes lorsqu’elles existent et qu’elles sont matures, ce qui n’est pas encore suffisamment le cas aujourd’hui. Ensuite, il faut un accompagnement à l’investissement pour permettre aux acteurs souverains d’atteindre l’échelle nécessaire, car la principale difficulté n’est pas technologique mais bien celle des moyens face à des concurrents aux budgets sans commune mesure. Enfin, il faut une pédagogie constante auprès des décideurs et du grand public, pour montrer que ces alternatives existent, qu’elles sont performantes, et qu’elles n’imposent pas de renoncer à l’expérience utilisateur pour gagner en indépendance. »

Quel rôle les acteurs privés comme Whaller doivent‑ils jouer dans la collaboration public‑privé en matière d’intelligence économique ?

« Les acteurs privés comme Whaller ont un rôle d’éclaireur et de partenaire opérationnel. Nous sommes en prise directe avec les besoins concrets des entreprises et des administrations, ce qui nous permet de nourrir la réflexion publique avec des retours de terrain, plutôt qu’avec des principes abstraits. C’est le sens de mes auditions à l’Assemblée nationale et au Sénat, ou de mon engagement au sein de la réserve opérationnelle cyber de la Marine nationale. Mais ce rôle ne peut se limiter au conseil : les acteurs privés doivent aussi être en mesure de fournir des solutions déjà déployées, capables de répondre immédiatement aux besoins des pouvoirs publics et des grandes organisations. C’est cette combinaison entre expertise de terrain et solutions opérationnelles qui rend la collaboration public‑privé efficace en matière d’intelligence économique. »

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